Débat USEP : Enjeux des politiques publiques pour la culture

Publié le 5 avril 2022

L’Union syndicale des employeurs publics du spectacle vivant (Usep-sv) rassemble plus de 950 entreprises œuvrant dans le cadre du service public de la culture. Composé des Forces musicales, de PROFEDIM, du SNSP et du Syndeac, l’Usep-SV a souhaité porter le débat sur les enjeux des politiques publiques en faveur de la culture dans le cadre de l’élection présidentielle. Ce débat s’est déroulé à « Théâtre ouvert », ce mercredi 30 mars en présence de cinq représentants de candidats : 

  • Laure Darcos, représentante de Valérie Pécresse, 
  • Aurore Bergé, représentante de Emmanuel Macron, 
  • Frédéric Hocquard, représentant de Yannick Jadot, 
  • Martin Mendiharat, représentant de Jean-Luc Mélenchon, 
  • Alain Hayot, représentant de Fabien Roussel. 

A l’issue du débat, une impression générale s’imposait : nos interlocuteurs, tous et toutes sincèrement engagés sur les questions culturelles, ont manifesté une volonté réelle de porter des propositions intéressantes en faveur d’une politique culturelle publique. Force est aussi de constater certaines différences notables entre les propos des représentants des candidats et les candidats eux-mêmes ou leurs programmes. Il nous faut donc être prudents et mettre en perspective les déclarations du jour et les non déclarations de tel ou telle candidate.  Pas de grandes envolées lyriques, peu de références aux artistes eux-mêmes et à leur place dans la société, ce qui n’a pas empêché nos invités de démontrer une bonne connaissance des enjeux des territoires et de la relation consubstantielle à nouer entre l’État et les collectivités. Nous avons dénoncé régulièrement ces difficultés de concertation, nous avons agi pour la mise en place des Coreps sur tous les territoires, l’Usep-SV se trouve donc confortée dans ses réflexions quand tous et toutes cherchent de bonne foi la méthode pour progresser dans la coopération. Le quinquennat qui s’achève a largement sous-estimé cette impérieuse nécessité, ce que nous, opérateurs souvent financés de manière majoritaire par les collectivités, avons pu observer depuis 5 ans. C’est à l’aune de ces éléments qu’il convient d’analyser les échanges intervenus. 

Nos organisations ont d’abord voulu couper court aux sempiternels débats sur l’avenir du ministère de la Culture dans l’architecture gouvernementale, en l’espèce son éventuelle absorption par le ministère de l’Éducation nationale. Le Parti communiste revendique un ministère d’État là où les autres affirment l’importance du ministère de la Culture : Aurore Bergé veut ainsi réaffirmer la place et le rôle du ministère qui doit rester au cœur des politiques publiques » ; pour l’Union populaire de Jean-Luc Mélenchon, le « MC doit retrouver son moyen d’agir, et cela passe d’abord par la question budgétaire » et la proposition du 1% du PIB. Nul n’a émis l’hypothèse d’une disparition du MC : nous en prenons acte avec satisfaction et rappelons qu’il s’agirait pour nous, opérateurs de service public, d’un véritable casus belli si l’idée venait à refaire surface. 

L’éducation artistique et culturelle a dominé les échanges. Comme nous le notions nous-mêmes, l’EAC est consensuelle sur le papier, mais les questions demeurent nombreuses. Affirmer une telle priorité sans ingénierie, sans budget véritablement dédié, sans interministérialité renforcée entre les deux ministères de tutelle (la culture et l’éducation nationale) et sans coordination entre les collectivités et l’État, augure mal des volontés affichées. Laure Darcos et Frédéric Hocquard ont pointé du doigt l’illusion du 100 % EAC quand celui-ci se limite à une sortie scolaire sans encadrement ni structuration dans un projet artistique plus durable ; Aurore Bergé a affirmé que l’émancipation « n’est jamais acquise, qu’elle est un enjeu de transmission » et que c’est à cela que doit répondre l’EAC. L’acte II de cette politique consisterait, nous a-t-elle précisé, à faire en sorte que chaque enfant puisse bénéficier d’un parcours EAC chaque année. Alain Hayot a insisté sur l’attention à porter « aux jeunes des quartiers populaires qui subissent « la désocialisation, [et qui] connaissent souvent l’échec scolaire ». C’est à eux qu’il conviendrait en priorité de s’adresser. Laure Darcos a rappelé l’engagement de Valérie Pécresse de faire de l’EAC une grande cause de son quinquennat de la maternelle à l’université quand Martin Mendiharat, au nom de Jean-Luc Mélenchon a proposé de redéployer les crédits du passe culture sur une politique d’EAC. 

Et nous débattîmes du Passe culture ! Là, nous sommes obligés d’observer que si les critiques ont fusé de la part de tous les représentants des candidats, à l’exception Aurore Bergé, personne n’a explicitement proposé sa suppression. Laure Darcos a toutefois déclaré que le « passe était un vrai problème, qu’il ne devrait pas être un chèque livre. Le chèque consommation n’est pas une bonne chose. » Alain Hayot a considéré que « le passe culture avait été la plus mauvaise décision prise par le gouvernement, car il individualise les comportements, les enferme dans des produits et qu’il est déconnecté des logiques d’EAC du spectacle vivant». Frédéric Hocquard a observé que « quand on veut trouver de l’argent, on le peut !” Et d’ajouter “200 millions ont été dégagés, 100 personnes ont été recrutées. On aurait pu mettre ces moyens ailleurs ». Martin Mendiharat a dénoncé « la culture par l’algorithme » tout en rappelant la volonté du candidat Mélenchon de sauvegarder les 200 millions du passe culture en faveur de l’EAC. 

Les enjeux budgétaires ne font pas toujours échos aux engagements pris en faveur du ministère de la Culture : un budget en hausse d’un milliard pour Yannick Jadot, un budget porté à 1% du PIB pour Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, un budget « sanctuarisé à 4 milliards » pour Valérie Pécresse, c’est-à-dire sans évolution à la hausse, et aucun engagement chiffré du côté d’Emmanuel Macron. Nous notons tout de même la proposition de Yannick Jadot de flécher des crédits d’un futur plan de relance sur les collectivités et de s’inspirer du modèle de financement des bibliothèques publiques qui disposent d’une dotation que l’État abonde. La dénonciation des montants consacrés au projet de Villers-Cotterêt  – plus de 200 millions encore – a été exprimée par Laure Darcos, façon pour elle de contester un projet qui ressemble un peu « à une danseuse du président ». Elle a aussi exprimé l’inquiétude que Bercy ne se substitue par trop au ministère de la culture, dans la distribution de financements publics. Aurore Bergé a été la seule à affirmer être consciente « de la question des rééquilibrages territoriaux à réaliser ». 

Le sujet de l’intermittence a été soulevé par le président de l’Usep-SV sous l’angle de la renégociation de la convention des annexes VIII et X à l’automne prochain. L’inquiétude de notre fédération est vive car le contexte social de la rentrée risque d’être tendu et le déficit de l’Unedic est accru pour notre secteur, par l’année blanche décidée par le Gouvernement au printemps 2020. Nous avons noté sur ce point une posture partagée par tous les représentants des candidats. Nous avons noté avec satisfaction la déclaration de Aurore Bergé : « Il ne faut pas que l’année blanche se retourne contre les intermittents du spectacle dans la négociation à venir. » 

Quelques autres points épars et néanmoins importants, ont fait l’objet d’échanges moins développés, faute de temps. Sur l’égalité Femme Homme, Laure Darcos a dénoncé l’absence de femmes à la direction des théâtres nationaux, et pointé les problématiques de nomination en général ; elle a aussi insisté spécifiquement pour que les femmes dirigeant des équipes artistiques soient prioritairement financées pour garantir l’égalité des moyens de production.  Aurore Bergé a rappelé les dispositions prises au CNC qui ont produit un effet manifeste sur la composition des équipes techniques de tournage. La transition écologique appliquée au spectacle vivant a été brièvement évoquée, sans qu’aucune proposition détaillée ne soit formulée. 

Sans prétendre tirer des conclusions définitives de ce débat, dont chacun est par ailleurs responsable à titre individuel (nos organisations n’ont pas vocation à donner de consignes de vote), l’ambition interministérielle n’a encore une fois de plus pas véritablement été affirmée dans ce débat ; les enjeux d’une politique de création ont été réduits à la seule question des moyens, et la capacité à incarner une politique culturelle ne s’est pas dégagée avec netteté. Laure Darcos a relevé non sans justesse, que le quinquennat d’Emmanuel Macron avait poursuivi dans « la valse des ministres » comme celui de François Hollande, ce qui ne facilite pas l’incarnation ni le renforcement politique du ministère. 

Sans doute enfin l’ensemble des intervenants a reconnu la puissance et l’efficacité de la politique du “quoiqu’il en coûte” qui a sauvegardé le secteur durant la crise sanitaire. Mais tous ont aussi avec vigueur dénoncé le « stop and go » gouvernemental pendant cette période éprouvante, de même que l’erreur stratégique de l’affirmation d’une culture non essentielle. « Cette affirmation pèse encore après le confinement » a déclaré Alain Hayot, tandis que Frédéric Hocquard a rappelé que cette affirmation avait été « une grande violence pour le secteur culturel ». Laure Darcos a cependant insisté sur le fait que l’enjeu du jour était de faire « parler de culture dans l’entre-deux tours ». Cette observation apparaît en effet fondée et nos organisations s’y emploieront encore.

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